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2 juin 2017 5 02 /06 /juin /2017 18:41

 

Avec le concept de « troisième lieu », il s’agirait de rendre les bibliothèques plus accueillantes. Pour les auteurs de cette tribune c'est au contraire « une arnaque inspirée du marketing » et où « moins de livres » c'est surtout « plus de vide »

 

De quoi la « bibliothèque troisième lieu » est-elle le nom ? En fait, personne ne le sait vraiment... Ainsi les bibliothécaires de Grenoble se souviennent d’une réunion de « concertation » houleuse à la bibliothèque Alliance, où un bureaucrate de la mairie avait sorti le concept d’un chapeau, sans le maîtriser ni être capable de l’expliquer. Ce n’est pas une exception : la « bibliothèque troisième lieu, c’est le truc à la mode chez les managers des biblis.

 

En fait, l’idée de « troisième lieu » ou « tiers lieu » vient d’un livre de Ray Oldenburg, un sociologue américain. Il a été popularisé en France par Mathilde Servet, une « catégorie A » de la fonction publique (une cheffe quoi), qui en a fait son mémoire de fin d’études à l’ENSSIB (Ecole Nationale Supérieure des Sciences de l’Information et des Bibliothèques).

 

Depuis, tout le monde emploie le concept comme formule magique pour dépoussiérer cette pauvre vieille institution des bibliothèques... Problème : le livre d’Oldenburg n’est même pas traduit en français et personne ne semble avoir lu le mémoire de Servet (et ce n’est pas son allocution de 10 minutes chrono à Minatec en 2016 sur le thème des « bibliothèques du futur » qui a pu éclairer qui que ce soit). Autrement dit : on parle - et on transforme les biblis - sur du vide. La bibliothèque troisième lieu c’est avant tout une mode.

 

C’est moins de livres, plus de... vide. Justement, un des points importants dans le concept de « bibliothèque troisième lieu », c’est qu’il faut faire de la place. Les livres, c’est trop encombrant, voire oppressant. Une bonne connexion internet serait tout de même beaucoup plus adéquate. Il faut virer toutes ces sales étagères remplies de papier pour finir de mettre tout le monde devant des écrans. Car la bibliothèque troisième lieu, c’est le tapis rouge pour assassiner le livre au profit des technologies numériques. Ainsi, on considère que des dictionnaires ou des abonnements à des journaux ne servent à rien et coûtent trop cher, mais on est prêt à mettre des milliers d’euros dans la construction de « fablabs » (des laboratoires de fabrication sous perfusion numérique) dans les bibliothèques.

 

De quoi la « bibliothèque troisième lieu » est-elle le nom ?

C’est une arnaque inspirée du marketing. « Rendre les espaces attractifs », « innover », « diversifier les usages »... on peut bien parler d’un hall de gare, d’un supermarché ou d’une bibliothèque, ce sont les mêmes concepts de vente qui sont à l’oeuvre. Tout doit glisser, être fluide et facile, ne pas demander trop de réflexion. L’inverse de la lecture ? Peu importe ! La disposition des étagères, le nombre de livres, les têtes de gondoles, la circulation dans l’espace... : les nouvelles bibliothèques se construisent en fonction de critères dictés par le marketing. On répète d’ailleurs dans les formations de bibliothécaires qu’il faut passer de « la logique de l’offre à la logique de la demande ». Les bibliothèques n’ont pourtant rien à vendre, pas même une « ambiance » comme l’affirment certain.e.s, et les usagers ne veulent probablement pas qu’on les considère comme des pigeons à plumer. La bibliothèque troisième lieu c’est prendre les usager-e-s pour des con-ne-s.

 

C’est une méthode de management. Ces logiques néolibérales à l’œuvre dans tous les services publics ont toutes en commun une autre idée force : il faut virer les fonctionnaires, et à défaut les pousser à bout avec des méthodes d’encadrement absurdes. La « bibliothèque troisième lieu », c’est par exemple une plus grande amplitude horaire... avec moins de personnel. Et puisque tous ces livres et leur classement sont devenus inutiles, la bibliothécaire devient « infothécaire » ou mieux, « médiatrice numérique » : elle passe sa journée devant un écran à se décérébrer sur internet pour réaliser des « expositions virtuelles » ou alimenter un compte Facebook. La bibliothèque troisième lieu c’est la destruction du métier de bibliothécaire.

 

C’est un service public... privé. Sortez les kleenex : si on démantèle des bibliothèques, c’est-à-cause-de-la-baisse-des-dotations-de-l’Etat, c’est à cause que y’a plus de sous dans les caisses (mais ça dépend lesquelles, on va le voir). On ne peut pas faire autrement. Par contre, ce que certain.e.s peuvent vous conseiller pour faire tourner votre bibliothèque troisième lieu avec moins de personnel, moins de livres et moins de thunes c’est de « créer des partenariats innovants » : mécénat, fonds privés, soyez créatifs que diable ! Un coin « Dassault News » pour les magazines, un « Salon Google » pour les mercredi après-midis de folie devant un écran... avec le risque que le service ferme le jour où un patron quelconque veut aller s’amuser ailleurs. Nous n’avons donc pas affaire à une idée sympathique, un peu farfelue, pour améliorer les bibliothèques. La bibliothèque troisième lieu, c’est la destruction de la lecture publique par les logiques marchandes.

 

Ce texte a été publié à l'origine sur le site Indymédia

 

Le troisième lieu ?

Le troisième lieu ?

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commentaires

Hihn 08/06/2017 18:49

La polémique de juin : bibliothèque troisième lieu - haleine putride du mal ou souffle divin ?
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On a vraiment commencé à entendre parler (hurler devrais-je dire) du troisième lieu dans les années 2007-2008... et en effet, tout le monde s'en est emparé comme étant LA solution à tous les malheurs des bibliothèques. Et bien sûr le monde des bibliothèques s’est engouffré dans la brèche. (Ben oui, quand on vous promet le paradis, ça serait con de rester les pieds sur terre, non ?)
On se levait Troisième lieu, on mangeait Troisième lieu, on se brossait les dents Troisième lieu et on rêvait Troisième lieu.
Des bibliothèques lumineuses, gigantesques, confortables… qui proposaient pléthore d’activités pour favoriser la lecture publique et la culture…
~oOo~
On s’est précipité sur l’idée comme des enfants sur des sucreries… et puis on s’est prit la réalité dans la gueule quand on nous a dit : « Certes certes, faites donc, votre projet à l’air bien cool. Du budget ? Quel budget ? » Sans compter qu’on avait peut être beaucoup rêvé, mais moins bien défini ce que l’on voulait réellement faire et à l’attention de quel public. Car un projet se réfléchi et se travaille.
On se retrouve alors avec des aberrations comme dans la ville de A. avec une nouvelle construction (de bibliothèque) inutilisable (car le plan architectural a été mal pensé) et vide (car le budget n’a pas suivit). Ou comme dans la ville de N. à supprimer les étagères de livres pour pouvoir mettre des espaces de travail et des postes informatiques… Ou dans la ville de D à proposer des animations « colliers de pâtes » histoire de remplir de calendrier événementiel annuel.
~oOo~
Il faut cependant éviter de généraliser : ces ateliers « colliers de pâtes » (entendre par là ces animations sans aucun rapport avec les livres ou la culture) que je critique si vertement, ont pourtant bien leur place dans certaines structures. J’en ai moi-même réalisé dans la ville de G. auprès d’un public de ZEP/ZUS. Je vois aussi leur utilité dans les petites villes ou villages qui n’ont que la bibliothèque comme lieu social.
Une animation se pense (publics, objectifs…) et j’ai horreur de ceux qui font des animations pour afficher fièrement dans leur rapport de fin d’année : « On a fait des animations. Trolilolilol. »
-> Comme toujours, c’est une question de publics et de besoins…<-
Mais on a aussi vu émerger de foutues bibliothèques bien pensées, bien aménagées… qui ont drainé un nouveau public. On a pu ressentir un regain d’intérêt de nos lecteurs pour des animations autour des livres, du cinéma, de la musique ou des jeux vidéo…
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Je rebondis maintenant sur l’article repris par Actualitté : limiter le Tiers lieu au numérique serait restrictif. Mais si l’on doit parler de ça, je pense qu’il faut au contraire voir le numérique comme complémentaire au papier. Pourquoi une connexion wifi, des postes informatiques ou des tablettes seraient-ils antinomiques aux documentaires papiers ?
Le projet n’est pour moi pas déconnant tant que tout est justifié. Le numérique a l’avantage d’être actualisé plus régulièrement et à moindre coût – sans compter le gain de place. Pourquoi le traiter comme un ennemi alors qu’il peut être un redoutable allier – quand on sait bien l’utiliser ?
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Quant au « marketing » dans les bibliothèques et la réorganisation des espaces, n’est ce pas agréable d’avoir une bibliothèque bien agencée, lumineuse, avec des fauteuils moelleux dans lesquels ont peut se glisser un livre à la main ?
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Et puis on finit par un peu tout mélanger : les plus grandes amplitudes horaires avec moins de personnel ne sont pas imputables au troisième lieu. La culture a toujours été la cinquième roue du carrosse. Ce n’est pas une nouveauté. A l’heure des coupes budgétaires, ça tranche sans trop réfléchir à droite à gauche. On pense à la Ville de C. qui a vu s’ouvrir une nouvelle structure dans un quartier MAIS sans embauche supplémentaire de personnel. Ou la ville de V. qui ne fonctionne que sur bénévolat…
Beaucoup d’élus ne connaissent pas notre travail et notre apport professionnel, c’est un fait. La faute leur est-elle uniquement imputable ? De ça, il faudrait rediscuter.
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Pour finir, on fait tout un foin du « Troisième lieu » mais il ne faut pas oublier qu’il n’a pas fallu attendre de mettre des mots sur ces actions pour que les bibliothèques proposent des services innovants, des animations originales, une mise en valeur de leurs locaux et des collections étudiées ...
Ce que je retiens de cette « mode » du Troisième lieu, c’est surtout que ça a permis de faire un éclair de lumière sur les bibliothèques, que l’on s’en soit bien emparé ou pas. On s’est interrogé, disputé, amusé… et n’est ce pas finalement ça qui fait la bibliothèque ? Un éternel débat, une sempiternelle remise en question de notre (nos) métier (s) ?
Plutôt que de penser « Troisième lieu » ne faudrait-il pas plutôt penser « Publics ? » et « Lecture publique ? » et ce en utilisant tous les moyens à notre disposition : locaux, services, personnel… et collections.

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