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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 15:58

 

Télérama : le 22 août 2017

 

La bibliothèque Marguerite Durand consacrée à l'histoire des femmes doit être relocalisée. Mais les conditions du déménagement demeurent floues et inquiètent syndicats et usagers

 

Sur les grandes étagères modulables bleu et jaune, un exemplaire d'Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie, côtoie la première traduction en français de L’Origine des espèces, de Darwin, par Clémence Royer, datant de 1866. Un peu plus loin, un meuble entier abrite les archives des Éclaireuses de France, mouvement scout féminin, léguées en plusieurs fois à la bibliothèque. En fouillant, on tombe sur un placard d’Olympe de Gouges, qui se propose de défendre Louis XVI, menacé de mort... Voilà quelques-uns des trésors gardés dans les sous-sols de la bibliothèque Marguerite-Durand, 79 rue Nationale, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Et, pour les consulter, il faut monter au troisième palier.

 

C'est là, nichée entre les trois étages de la médiathèque généraliste Jean-Pierre-Melville, que se trouve la petite salle de lecture, entourée des bureaux du personnel. Même pour les habitués des bibliothèques, l’endroit étonne. Les revues et les ouvrages exposés montrent une autre face de l’histoire, celle qui est rarement visible. L’histoire faite et pensée par les femmes. C’est une forme d’érudition inhabituelle mais qui s’avère infiniment profuse, et donc un lieu privilégié pour quiconque s’intéresse au féminisme, à une femme française illustre, à un groupe de femmes ou à l’histoire des femmes en général.

 

Depuis 1989, deux bibliothèques se partagent donc l’adresse du 79, rue Nationale. En surface, Marguerite-Durand occupe un peu moins d'espace que sa voisine Jean-Pierre-Melville. Mais ses ramifications s'étendent en revanche plus généreusement dans les sous-sols. « Deux kilomètres linéaires », précise Annie Metz, la conservatrice. En 1932, la journaliste féministe Marguerite Durand lègue son propre fonds, collecté tout au long de sa vie, à la Mairie de Paris, à condition qu'elle s'engage à ouvrir et à faire grossir le premier « Office de documentation féministe ». Une promesse que la Mairie a tenue depuis lors, l'« office » grandissant au gré des dons. Aujourd'hui, quarante-cinq fonds d'archives différents y sont réunis.

 

Mais, depuis une quinzaine d'années, les sous-sols sont saturés. « La bibliothèque ne peut plus accepter de nouveaux fonds, sauf les pièces vraiment rares », raconte Christine Bard, qui connaît bien l'endroit pour l'avoir fréquenté au cours de ses recherches en histoire. Elle a d’ailleurs permis au travail de collecte de perdurer en ouvrant le Centre des archives du féminisme dans la bibliothèque universitaire d'Angers, en 2000. « On a dû trouver une solution parce que rien ne se produisait à Paris », se souvient Christine Bard, avant d'ajouter que « la Ville de Paris n'a pas l'air de réaliser sa chance d'avoir une belle bibliothèque sur l'histoire des femmes et du féminisme ».

 

En octobre 2016 déjà, une pétition voyait le jour (dont le texte avait été publié dans Libération) à la suite d'une proposition inscrite au budget participatif de la Ville de Paris, intitulée « Pour un projet ambitieux de bibliothèque d'histoire des femmes et du féminisme à Paris ». Les signataires s'inquiétaient de cette proposition qui leur semblait « n'être qu'une manière détournée de faire disparaître l'actuelle bibliothèque Marguerite-Durand ». Il y a un mois, les craintes des syndicats ont repris de plus belle, lorsque la Mairie a signifié aux sept salariés de l'établissement, « assez brusquement », selon la CGT, qu'ils devraient déménager (lire ici).

 

 

La seule bibliothèque féministe de Paris va-t-elle disparaître ? 

 

La raison ? Le projet d’agrandissement de la médiathèque Jean-Pierre-Melville, qui nécessitera de réquisitionner la mezzanine et les magasins de sa colocataire. La documentation féministe doit débarrasser le plancher avant l'automne 2018. C'est à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris (BHVP), située dans le IVe arrondissement, qu'elle doit être accueillie. La Mairie, qui a répondu à nos questions par mail, avance l'argument d'une visibilité accrue pour la bibliothèque, lorsqu'elle aura déménagé en plein cœur du Marais. « Elle ne manque pas de visibilité, elle est tout à fait connue dans les milieux de la recherche », fait remarquer Christine Bard. Et dans le XIIIe arrondissement, l'établissement est bien entouré, au milieu des campus universitaires de Paris-I, Paris-V-Diderot et du site François-Mitterrand de la Bibliothèque nationale de France. « C’est une bibliothèque de recherche, donc on ne va pas lui demander d’être aussi connue qu’une médiathèque. Il y a de toute façon un déficit de soutien aux bibliothèques de recherche, qui concernent un nombre moins important de personnes et peuvent paraître plus élitistes », explique Christine Bard.

 

« La bibliothèque va disparaître au milieu d'un gros machin comme la BHVP ! » redoute Bertrand Pieri, délégué CGT de la Direction des affaires culturelles de la Mairie de Paris. Selon les syndicats, il n'y a plus de place dans les réserves de la bibliothèque historique, comme « dans toutes les autres bibliothèques de Paris intra-muros ». Ils prédisent donc la délocalisation d'une grande partie des archives de Marguerite-Durand dans des entrepôts en banlieue, « Porte d'Aubervilliers ou en Seine-Saint-Denis ». D’après eux, cette dislocation du fonds entraînerait sa lente mise à mort. L'absence de concertation avec les personnels concernés est également déplorée : Bertrand Pieri craint qu’« à terme ils soient mutualisés avec ceux de la géante BHVP ». Toutes objections que la directrice de la BHVP, Emmanuelle Toulet, s'évertue à démentir, avant de lancer : « Est-ce que du point de vue du public c'est bien de séparer les choses ? Jusqu'à quel point faut-il les séparer ou les mutualiser ? »

 

Pour prendre la mesure de ce qui se trame avec le déménagement de la bibliothèque Marguerite-Durand, il faut donc démêler un certain nombre de considérations techniques liées à la politique culturelle de la Ville. Mais pas seulement. Car si le milieu des spécialistes est tourmenté et consterné par la nouvelle (une mobilisation est prévue pour la rentrée), c’est aussi pour sa portée historique et symbolique. La bibliothèque, qui jusqu’à maintenant faisait cavalier seul dans la tâche d'honorer la mémoire des femmes et de leurs luttes, a joué un rôle pionnier auprès de beaucoup de chercheuses et continue de le faire encore aujourd’hui.

 

La philosophe et historienne Geneviève Fraisse se souvient avec émotion de cet endroit, où « toute sa vie a commencé », en septembre 1973. A l’époque, c’est dans la mairie du Ve arrondissement, face au Panthéon, « comme par ironie », que la jeune diplômée en philosophie se plonge dans la pensée féministe. La conservatrice d'alors lui fait découvrir un journal féministe de 1848. A la suite de cette lecture, elle écrira son premier article. Cet héritage, ce « lieu de fixation », Geneviève Fraisse veille à le transmettre, depuis quarante-cinq ans, afin que d'autres « origines de chercheuses puissent s'enraciner dans cette bibliothèque ». Un endroit et un service « précieux », selon elle, pour qui il « n'est pas normal que ça n'ait pas pignon sur rue dans une grande ville comme Paris ». La France est bien pauvre en lieux de mémoire, si on la compare aux Etats-Unis, à l’Allemagne, à la Suède ou encore au Vietnam, qui ont ouvert des musées entièrement consacrés à l’histoire des femmes et au féminisme.

 

Dans la tribune publiée dans Libération en 2016, on pouvait lire que « le déménagement, s’il devait avoir lieu, ne peut se justifier que par l’amélioration des conditions de travail des personnels et d’accès du public au fonds ». Si la municipalité suit ses plans, et si l’unique bibliothèque spécialisée dans l’histoire des femmes et le féminisme est effectivement privée d’un endroit de taille à recevoir le fonds et à le faire grandir et d’une salle de lecture dédiée où faire perdurer l’accueil privilégié du lectorat, « ce serait une dégradation sans nom. La bibliothèque disparaîtra de fait, puisqu’elle ne pourra plus s’enrichir », estime Christine Bard. Pendant la durée des travaux, de décembre 2017 à l'automne 2018, la bibliothèque fermera tout bonnement ses portes. Si la mairie décide effectivement de la priver d’un lieu « à soi » (selon la formule de Virginia Woolf), la mémoire des femmes court un grand péril.

 

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La seule bibliothèque féministe de Paris va-t-elle disparaître ? 

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Published by Social Nec Mergitur - dans Revue de presse Culture nec mergitur
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