Mercredi 12 septembre 2012 3 12 /09 /Sep /2012 09:05

 

 

Pour privilégier un public, la Ville de Paris va-t-elle en exclure tous les autres ? 

 

Les bibliothèques, c’est un fait, subissent de plein fouet l’apparition des nouvelles technologies et la dématérialisation des supports. Pour certains professionnels, cette révolution numérique qui est loin d’être terminée, remet en cause, sinon leur existence même, du moins l’usage et la destination du lieu.

 

Comment les bibliothèques peuvent-elles répondre à ce défi si l’on a plus besoin de s’y rendre, et que l’on peut tout consulter à distance ? Doit-on segmenter ou privilégier des publics ? Présenter des collections plus ludiques ? Transformer la bibliothèque en « lieu de vie » ? C’est, semble t-il, les réponses que tente d’apporter la Mairie de Paris avec l’inauguration en 2015 de la future bibliothèque du Forum des Halles (1er arrondissement) baptisée pour le moment « Canopée ».

 

Cet espace serait dédié à un seul type d’usager : « la génération Y » ou les « digital natives » selon le jargon consacré. Et les autres, ceux de la génération W, XXX ou β : où iront-ils ? Peut-on les exclure d’un projet aussi central ? Cette expérience, si elle est menée à terme, signe peut-être l’abandon du concept de « bibliothèque pour tous ».

 

 

 

                                         Paris: Vision du Forum des Halles en 2015

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                                              La future bibliothèque devrait se trouver quelque part par là !

 


1. Le lectorat rejoindra-t-il l’électorat ?   Selon la Mairie de Paris « la future  bibliothèque de la Canopée vise à répondre aux demandes et usages d’un public de jeunes adultes (« Génération Y » ou « Digital natives ») avec une activité d’animation importante (actions culturelles mais aussi ateliers divers liés au numérique), une salle modulable selon les besoins et une animation de communauté sur Internet ».  Mais qu’elle est donc cette génération Y ?

   

C’est une génération qui a grandi dans un monde où l'ordinateur personnel, le jeu vidéo et Internet sont devenus de plus en plus importants, accessibles partout et qui en maitrisent tous les usages. Toutefois cette particularité n’est pas suffisante en soit pour justifier qu’une bibliothèque lui soit exclusivement dédiée. D’autant que la notion de génération n’est consensuelle qu’en démographie et que le lien entre appartenance générationnelle et comportements est controversé au sein de la communauté des sciences sociales. En effet, il est excessif d’attribuer systématiquement un comportement et des habitudes socio-techniques à une tranche d’âge donnée, qui plus est la tranche des jeunes dont l’hétérogénéité est particulièrement forte tant sur le point social que culturel.

 

Si l’on considère que la « génération Y » est constituée de personnes nées approximativement entre 1980 et 2000, difficile de conclure à des attentes identiques de 14 ans à 34 ans !

 

En quoi une génération dont le seul point commun serait l’usage des nouvelles technologies constitue un seul et même bloc ? Et quand bien même, pourquoi réduire cette génération à son seul dénominateur commun ? Pourquoi tenter d’isoler un public par nature très mouvant et dont les centres d’intérêts sont également très variables ? A ces interrogations la Ville de Paris n’apporte pas de réponse.

 

A moins qu’un premier tri ne soit déjà fait pour se focaliser sur un public de « jeunes adultes » (20-35) ans selon les termes même de la municipalité ? Tous, bien sur, avec le même profil sociologique ?

 

Il est vrai que la situation géographique de la bibliothèque en plein centre de la capitale, dans un quartier où le prix de l’immobilier a explosé, permet à la Mairie de faire le pari de toucher une cible homogène. Ainsi, le (jeune) lectorat rejoindrait l’électorat. Mais quid des très nombreux franciliens qui passent chaque jour aux Halles ? Car pour eux, c’est de nouveau l’exclusion…

 

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                                                              Beaucoup de questions sans réponse !


 

2. De la bibliothèque à la ludothèque ?   Pour ce nouveau lectorat, cette nouvelle bibliothèque doit inventer de nouvelles offres. « La bibliothèque, de manière générale, offrira des collections d’actualité, avec un fort taux de renouvellement et selon une présentation favorisant la découverte et la lecture confortable et détendue. Elle inclura aussi un grand nombre de revues et de postes Internet et multimédia. » Dixit la Mairie de Paris.

  

C’est donc décidé, la bibliothèque ne doit plus être l’occasion de découvrir ou d’acquérir une certaine culture, elle ne doit offrir dans le cas présent que des « collections d’actualité ». Hors du temps présent point de salut semble t-il. C’est la disparition de la « bibliothèque encyclopédique » qui se dessine. La BnF qui incarnait cet esprit au plus haut niveau, voit elle aussi disparaître des dizaines de milliers de livres de ses rayonnages (lire ici).

  

Or, si on parcourt le Manifeste de la Fédération Internationale des Bibliothécaires,l’IFLA on peut y lire : « La bibliothèque publique doit répondre aux besoins de tous les groupes d’âge.[…] Elle doit être à la fois reflet des tendances du moment et de l’évolution de la société, et mémoire de l’entreprise et de l’imagination humaines. » 


C’est également le sort réservé à la bibliothèque Goutte d’Or (18ème). Elle va connaître un réaménagement où l’on a pensé les flux du public pour favoriser la rotation des documents dont on estime qu’ils doivent sortir le plus rapidement et reléguer en fond de bâtiment les collections considérées comme les plus difficiles d’accès. Un peu comme dans hypermarché, avec ses têtes de gondole et ses promotions !

 

Le public n’adhère pas forcement à la vision de la bibliothèque du Futur que défend Paris si l’on en croit l’étude américaine « Perceptions of Libraries and Information Resources », portant sur les perceptions et les comportements du grand public vis-à-vis des bibliothèques et des sources d’information. La perception de la bibliothèque comme lieu de référence du savoir livresque est toujours aussi tenace : En 2005, la plupart des Américains (69 %) associe le terme "livre" à celui de "bibliothèque"; en 2010, ils sont 75 %. Ce grand public il est vrai ne correspond pas forcément à celui dont rêve la Mairie de Paris.

En plus d’être ludique la nouvelle bibliothèque doit d’être numérique puisque « Elle inclura aussi un grand nombre de postes Internet et multimédia. »  Mais est on sûr que l’installation massive de postes internet et multimédia, instruments bientôt obsolètes selon certains, est le seul horizon indépassable des bibliothèques ?  

La connexion massive à Internet à partir de postes informatiques de la bibliothèque ou de manière plus étonnante à partir de connexion Wifi n’est elle pas paradoxale ? Si c’est bien la dématérialisation de l’information qui remet en cause le lieu physique qu’est la bibliothèque, pourquoi s’y rendre pour consulter Internet alors que l’on peut le faire de n’importe où, et surtout de chez soi ?

C’est le paradoxe du connecté : un nomade tellement peu mobile qu’il doit venir à la bibliothèque qui n’est pourtant pas spécialement un lieu de passage (au contraire d’une gare ou d’un aéroport) pour se connecter, en réalité pour se fournir gratuitement en électricité, pour recharger son téléphone et faire marcher son ordinateur portable. Ce qui n’est en principe pas l’objectif d’un service public. D’autant que rien n’est fait par ailleurs à Paris pour réduire les inégalités liées à la « fracture numérique ». Dans la capitale, assurément, le social et le culturel ne font pas bon ménage  

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                                                          Au service exclusif d'un certain public ?

 

                                         

3. La bibliothèque, un nouveau lieu de vie au service exclusif d’un certain public ?  La réalité c’est que la mairie de Paris veut élargir le champ des concepts de la bibliothèque du futur en y intégrant la notion de cohabitation des publics.

 

Celle du Forum des Halles « compte tenu de son environnement sera fondée sur la cohabitation des publics et des espaces, « espaces froids » pour les publics en quête de silence  et « espaces chauds » plus conviviaux. » insiste la municipalité parisienne

 

Elle s’inscrit en ce sens dans un courant de pensée de plus en plus développé qui laisse à croire que les bibliothèques ne sont aujourd'hui fréquentées que par une majorité d'usagers ne s'intéressant non pas aux collections, mais cherchant un espace convivial - un lieu à vivre : c'est le concept de la bibliothèque "troisième lieu". Ce concept n’est d’ailleurs guère éloigné de celui de « lieu de vie » développé par certaines enseignes commerciales. (Lire ici l'article publié par "marketing.fr" ) 

   

Pour les défenseurs du troisième lieu vouloir continuer à travailler sur le modèle traditionnel de la bibliothèque encyclopédique, sans s'apercevoir que les pratiques de la lecture ne sont plus les mêmes qu'il y a trente ans, c'est refuser les réalités et l'évolution du monde extérieur.

 

Pour être digne de ce « troisième lieu » les bibliothèques doivent donc s’adapter et privilégier des collections ludiques (guide de voyage notamment), avoir une cafétéria en son sein, des endroits pour consommer, téléphoner, d’où l’idée « d’espace chaud » qui avait suscité la réaction de la CGT des affaires culturelles. Lire ici son texte intitulé «une bibliothèque qui souflera le chaud et le froid" .

 

La Mairie de Paris pense également à développer la réservation et la livraison à domicile des livres par internet comme si une bibliothèque se réduisait à une simple filiale d’Amazon. Mais comment caser dans 1 000 m² une cafétéria, un cyber café, un salon de lecture, des tables de travail, des bornes de recharge pour PC et portable et… des livres ?

 

Du « service public » au « service aux publics » et maintenant au « service exclusif d’un certain public », est-ce l’évolution souhaitable de la lecture publique à Paris ? Pas sûr que les bibliothécaires et les usagers y gagnent. Surtout que dans le même temps on observe une baisse continue des budgets d’acquisition, et qu’on sent poindre la volonté de fermer une partie des « petites bibliothèques » de proximité.

 

 

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                                                              Le "troisième lieu" !


 

4. La bibliothèque pour tous ou la bibliothèque pour chacun ?  Si le projet de cette nouvelle bibliothèque du Forum des Halles, qui cible très clairement une frange supposée (et idéalisée ?) de la population en en excluant de facto une large partie était vraiment mis en œuvre, ce serait sans aucun doute le premier pas de la remise en cause de la bibliothèque pour tous.

 

On ne peut pas réduire un public à une simple appartenance générationnelle ou communautaire, ou alors il faut également des bibliothèques pour séniors, pour jeunes bretons et vieux corses et inversement. On passerait alors de la bibliothèque pour tous à la bibliothèque pour chacun, selon un mot d’ordre en vogue dans les milieux culturels ? (Lire ici une mémoire sur ce sujet publié par l'ENSSIB)

 

Il semble plutôt que ce projet ne réponde qu’à une volonté d’affichage électoral pour faire oublier les difficultés que rencontrent les professionnels ainsi que les usagers des bibliothèques parisiennes. Car aujourd’hui, si Paris est bien la Capitale de la France, elle a perdu depuis longtemps son rôle moteur dans l’innovation bibliothéconomique et l’excellence culturelle. Les grandes métropoles telles que Bordeaux, Lille, Lyon ou Toulouse pourraient donner des leçons d’humilité aux responsables du projet de la Canopée…

 

Il est toujours possible que la création de cette future « bibliothèque métropolitaine » qui s’insère dans le projet pharaonique de rénovation du Forum des Halles » (autour d’un milliard d’euros) ne se réduise finalement qu’à un simple cyber-café, amélioré de « collections d’actualité » histoire de justifier ce gaspillage d’argent public. 

 

Rappelons que la Mairie de Paris s’était engagée lors de la création de la BPI au centre Pompidou, à construire parallèlement une grande bibliothèque publique, sur le modèle des bibliothèques centrales métropolitaines, afin de fédérer réellement un réseau de bibliothèques de proximité. Cela aurait eu l’avantage de mieux servir le territoire et ses usagers, de répondre à une demande croissante d’un grand espace central et de développer par la suite des unités de quartier, plus ou moins spécialisées, sans renoncer ni à l’encyclopédisme des collections ni à la convivialité tout en répondant aux défis de l’ère numérique.


Maintenant, si la Canopée est le futur de la bibliothèque alors ce futur est bien peu ambitieux…


 

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                                              Un futur bien peu ambitieux

  

 

 

 

Lire aussi:

La RFID dans les bibliothèques à Paris : Quel bilan pour quelles idées ?

Bientôt moins de livres en bibliothèques ?

Par Social Nec Mergitur - Publié dans : Bibliothéconomiquement Vôtre
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